CENTRAFRIQUE : MARTIAL OLIVIER KEMBA RÉCLAME JUSTICE AVANT DE FAIRE LE DEUIL DE SON FRÈRE AÎNÉ

2364320-3309533Qui a tué Augustin Kemba ? Pourquoi l’a-t-on sauvagement assassiné ? Le parquet de Banqui a-t-il déjà ouvert une enquête ? Sinon, qu’attend-on ? Telles sont les légitimes questions que nous sommes en droit de poser autant que la famille du disparu.

Après le choc, passées l’indignation, l’incompréhension, restent plus que les interrogations et l’exigence de la justice. Ce sont surtout ces questions que se pose aujourd’hui, son cadet, Martial Olivier Kemba, lui aussi ancien sous officier des FACA (Forces armées centrafricaines).

Celui-ci a servi la grande muette pendant une quinzaine d’années. Comme son frère aîné, il a été mis la retraite anticipée du temps du régime Patassé à l’époque où un certain François Bozizé officiait en qualité de Chef d’état-major général de l’armée. Autant à cette époque qu’aujourd’hui, il ne fait pas bon être Yakomas aussi bien dans l’administration générale que dans l’armée nationale…

L'ex sous officier des FACA, Martial Olivier Kemba
Martial Olivier KEMBA vous êtes le frère cadet d’Augustin KEMBA sous officier des FACA à la retraite qui vient de trouver la mort dans des conditions atroces. Parlez-nous de votre frère.

Mon frère est né en 1959. Il a quitté l’armée avec le grade de sergent et officiait dans un escadron blindé de l’armée centrafricaine.

A cause des tragiques évènements du pays de 1996 à 1998 la situation de mon frère bien que loyaliste n’était pas dissociée de la mienne. J’étais le plus visé en tant que mutin et considéré vraiment gênant. J’ai fini par prendre la décision de partir à l’étranger, en France exactement où je me trouve actuellement.

J’avais toujours essayé de faire partir mon frère de ce pays, car je savais que même en temps de paix, ceux qu’on appelle les ex mutins seront toujours traqués par ceux qui sont au pouvoir. Que ça soit PATASSE ou BOZIZE c’est pareil.

Vous étiez deux frères engagés dans l’armée, comment aviez vous traversé les soubresauts qu’a connus le pays, les mutineries, par exemple ?

Ca a été un moment douloureux dans notre famille, mon frère et moi car on n’était pas du même bord. Vous connaissez tous les causes de la mutinerie, PATASSE étant arrivé au pouvoir par une élection démocratique, devait être un exemple pour la paix, pour la relance de l’économie après les différentes grèves et villes mortes qui ont eu raison du régime de KOLINGBA. Au lieu de cela, voulant asseoir tout de suite une dictature et confisquer le pouvoir sans partage sinon qu'avec les siens, le seul moyen d’y parvenir était pour lui de désarmer les soldats des autres ethnies et plus particulièrement les Yakomas. Ces derniers n’avaient d’autres choix que de se soulever contre la barbarie naissante à l’époque. L’histoire leur a donné raison, puisque BOZIZE qui était allié de PATASSE a fini par retourner les armes contre lui et le renverser.

Vous venez de dire que vous n’étiez pas du même bord avec votre frère Augustin, vous pouvez nous en dire davantage pour nous éclairer?

Je disais que c’est une période qui a été difficile pour tout le monde ; imaginez les nombreux cas des mariages mixtes entre les gens des différentes régions du pays où le facteur ethnique était relégué en second rang. Mon frère avait épousé une femme Kaba de la même région que PATASSE. Il était de ceux qui étaient farouchement opposés à la guerre que se livrait les politiques par ethnies interposées car il ne voyait pas ses enfants tiraillés entre Yakoma et Kaba. Il était de ceux qu’on appelait loyalistes même s’il n’a pas pris des armes contre ses frères de l’ethnie. Malgré cela il était accusé de traitre parce que les gens ne comprenaient pas qu’il reste les bras croisés face à la barbarie à laquelle se livraient les barbouzes de PATASSE contre les Yakomas.

N’est ce pas BOKASSA qui avait prédit qu’une fois élu PATASSE allait semer la guerre civile au pays? BOKASSA n’est pas Yakoma à ce que je sache. Mais c’est un visionnaire qui connait très bien PATASSE qui a été le collaborateur le plus serviable qu’il a eu le plus longtemps possible en 13 ans de règne.

J’avais compris que tôt ou tard le pouvoir étant entre les mains des gens qu’on avait combattus, ils chercheront à nous liquider même en temps de paix. J’étais dans le camp opposé, malgré la promesse de BOZIZE d’amnistier les mutins, il les a toujours à l’œil. Il a la haine tenace. La moindre occasion, la moindre inattention peut être fatale. C’est ce qui est arrivé à mon frère en dépit de sa loyauté.

Vous semblez désigner les sbires de François Bozizé comme les probables assassins d’Augustin Kemba, en avez-vous des preuves ?

Moi je suis soldat, je fais mon analyse en tant que militaire. Je ne suis pas juge, ni médecin légiste encore moins officier de police judiciaire chargé de l’enquête pour fonder mon jugement sur des certitudes. Le silence des autorités en dit long car il n’y a qu’elles qui peuvent diligenter une enquête honnête et lever le doute qui pèse à leur endroit.

De la manière dont mon frère a été assassiné, poignardé à plusieurs endroits au cou et portant des traces d’une balle ayant transpercé le crâne et tout cela sans aucune trace de sang sur ses vêtements, ça ne peut être qu’un travail de commando et exécuté par plusieurs personnes. Connaissant le gabarit de mon frère, il a dû être tué par lâcheté. Je ne dis pas plus, je mène mon enquête de mon côté, tôt ou tard je saurai ce qui s’est passé réellement.

Est-ce dire que vous voulez venger votre frère une fois les coupables connus ?

Venger c’est trop dire. Il y a une justice internationale aujourd’hui quand le régime en place protège des assassins ou ce n’est lui-même qui a télécommandé le meurtre dans un but politique.

Vous m’avez demandé dans votre précédente question si je disposais des preuves pour étayer mes accusations contre le régime. Mes preuves, je les livrerais à qui de droit. Cependant, il y a des faits qui sautent à l’œil pour voir à qui profite le crime.

Mon frère a été enlevé en pleine journée, torturé et le corps a été jeté devant la résidence de son oncle qui est un homme politique connu du pays ancien candidat aux élections présidentielles. N’est ce pas un message qui lui est adressé en cette période électorale où des rumeurs de tous genres circulent dans la ville ? Combien de fois le pouvoir n’a-t-il pas annoncé lui-même des coups d’état imaginaires qu’il aurait déjoués ces derniers temps.

Rappelez vous, mon frère a été assassiné au même moment où on annonçait l’arrestation des soient disant mercenaires slovaques soutenus par le Congo pour déstabiliser le pays.

L’information a été vite démentie par la suite par ceux là même qui ont annoncé le complot. Avec tout ce qui a été décrit comme arsenal de guerre que disposaient ces slovaques, s’ils étaient des centrafricains à fortiori Yakoma on les aurait exécutés tout de suite sans aucun
procès.

A l’annonce de la mort de mon frère dans les circonstances qu’on sait, ni le Procureur de la République, ni la gendarmerie dont une base n’est pas éloignée du lieu ou le corps a été jeté, ni le commissariat de police du 6ème arrondissement situé à moins d’un kilomètre n’ont daigné se déplacer pour mener d’enquête pour éclairer l’opinion sur ce qui s’était passé.

A ce jour aucune déclaration n’est venue des autorités pour démentir les accusations portées sur la garde présidentielle dans ce meurtre. La tentative de soustraire le corps à la morgue par des hommes en tenue, le refus par la mairie de fournir un corbillard régulièrement payé pour amener la dépouille au cimetière, tous ces éléments ajoutés au fait que des pêcheurs qui rentraient du fleuve ont rencontré des hommes dans un véhicule banalisé à 2 heure du matin devant la résidence de notre oncle avec probablement le corps, tous ces éléments sont des indices concordantes pour moi pour désigner les auteurs du crime et surtout qu’il y a déjà eu de précédent dans ce genre de barbarie.

Quel est ce précédent ?

A fin des mutineries le 07 novembre 2000 c'est-à-dire en pleine période de paix, notre mère était décédée de mort naturelle à l’hôpital communautaire de Bangui. PATASSE était Président, BOZIZE Chef d’Etat major de l’armée. Avant l’inhumation de la défunte, à quelle horreur n’avait-on pas assisté à l’époque? En pleine nuit, la dépouille de notre mère a été extraite de la morgue et livrée à des mutilations à divers endroits du corps de la tête jusqu’aux pieds, (nez et joues coupés, yeux arrachés).

Je ne vais pas décrire ici toute la barbarie avec laquelle cela s’était passé. Vous voyez, les mêmes méthodes reviennent ; quelle garantie de paix peut-on avoir avec ces mêmes personnes qui se relayent au pouvoir depuis près de deux décennies maintenant dans notre pays. Il n’y avait jamais eu d’enquête à l’époque pour identifier et sanctionner les auteurs de cette barbarie, bien que ce fussent des hommes en uniforme qui s’étaient présentés à la morgue. Malgré, l’amnistie présidentielle promise par BOZIZE depuis son avènement au pouvoir, au cours d’un voyage à Bangui en 2007, j’ai été l’objet d’une tentative d’enlèvement. J’ai pu m’en échapper par la grâce de Dieu.

Le défunt Augustin Kemba
Le défunt Augustin Kemba
Pour terminer, que vous pensez du silence des hommes politiques de l’opposition face à ce qui vient de se passer?

En tant que militaire, je n’ai pas de jugement à porter sur les hommes politiques de manière générale. Je constate cependant que ce meurtre visant indirectement une personnalité politique vient s’ajouter à l’affaire MASSI qui n’est encore élucidée. Nous sommes en phase d’une dérive dangereuse qui rappelle une époque qu’on croyait à jamais révolue. C’est un message dangereux que le pouvoir adresse à tous les démocrates pour les intimider, leur faire peur et ainsi se préparer pour gagner les élections même au risque de faire couler le sang. Le message est clair, il appartient aussi à la communauté internationale de ne pas laisser une nouvelle dictature s’établir chez nous.

L’Etat français a signé des accords sous condition de démocratie et de respect des droits de l’homme avec la Centrafrique et rien n’évolue en ce sens.

Le dialogue politique inclusif parrainé par le défunt Président BONGO du Gabon juste avant sa mort, censé ramener définitivement la paix au pays est bafoué par de tels agissements. Pour ce qui me concerne, je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour faire traduire devant la justice quelle qu’elle soit les assassins de mon frère.

Propos recueillis par L’Indépendant.

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