CENTRAFRIQUE : " ILS NOUS REGARDENT EN TRAIN DE MOURIR "

5 Décembre 2013 , Rédigé par LE NOUVEL OBSERVATEUR Publié dans #CENTRAFRIQUE INFOS

6716010-centrafrique-ils-nous-regardent-en-train-de-mourir.jpgAlors que le Conseil de sécurité de l'ONU débat d’une résolution afin de permettre aux soldats français et africains de stopper les exactions, les massacres se multiplient. De notre envoyé spécial.

Leurs corps portent un peu partout la trace des machettes. Les cinq enfants, allongés sur une dalle de béton, arborent des plaies, des estafilades, des entailles plus profondes recouvertes de pansements sanguinolents et de grands yeux terrorisés. Une jeune fille, déjà couchée dans l’une des ambulances venues les chercher, a la tête et la jambe gauche bandées. Enceinte, au moment du carnage, elle a accouché quelques heures plus tard. Le bébé est vivant. Les sept autres blessés plus âgés ont déjà été envoyés à l’hôpital. En ce mardi 3 décembre, tous viennent d’être rapatriés sur Bangui. L’attaque date de la veille. Ils bivouaquaient, plus au nord, dans la forêt primaire, avec leur bétail, à une quinzaine de kilomètres de la bourgade de Bouali, quand ils ont été attaqués par des hommes armés de coupe-coupe, de couteaux et de fusils de brousse. "Les assaillants étaient près de quarante. Ils venaient des villages environnants. On a reconnu deux d’entre eux, affirme Issa Roua, 39 ans, coiffé d’un bonnet tricoté, vêtu d’une djellaba blanche. Ils ont encerclé le campement et commencé avec les enfants". Bilan : douze morts, treize blessés.

"Ce n’est pas la première attaque de ce genre"

Alors que le Conseil de sécurité des Nations Unies débat encore d’une résolution afin de permettre aux soldats français et africains de stopper les exactions en Centrafrique, sur place, les massacres se multiplient. Cette fois, les victimes sont des Peuls. Plus précisément, des Mbororos. Des éleveurs, de confession musulmane, installés depuis des décennies sur ces terres fertiles. Autour d’eux, s’agite une foultitude d’ex-rebelles de la Seleka, aujourd’hui au pouvoir à Bangui. Des gradés, des ministres, des porte-parole, pas mécontents d’appeler à témoin une communauté internationale qui les accuse d’avoir mis le pays à sac et de martyriser les chrétiens. Même le général Nourredine Adam fait son apparition, en treillis gris, avec ses quatre étoiles cousues sur la poitrine, un cigare Cohiba à moitié consumé dans la main, un talkie-walkie dans l’autre. "Ce n’est pas la première attaque de ce genre, il y eu a beaucoup d’autres comme ça, mais personne n’en parle", s’insurge l’homme qui dirigeait (jusqu'à sa supposée dissolution) une police politique appelée, avec un sens de la litote : "Comité extraordinaire pour la défense des acquis démocratiques".
"Les médias ne disent pas la vérité. Dès qu’une personne agonise en Centrafrique, tout de suite, on incrimine la Seleka, s’emporte le ministre de la Santé, le Dr Aguide Soumouck. Mais quand des gens fendent le crâne d’un enfant de trois ans, on n’en parle pas. L’intégrisme n’est pas seulement musulman. Il y a aussi des chrétiens intégristes ! Si on ne les dénonce pas, on va aboutir à un génocide".

Pour tous ces officiels, cette tuerie est l’œuvre des anti-Balaka, littéralement, les anti-machettes, en langue sango, ces groupes villageois d’autodéfense surgis en quelques mois. Des paysans chrétiens ou animistes, fatigués des meurtres et des pillages, déterminés à chasser les Seleka de leurs régions et, par la même occasion, tous leurs coreligionnaires. "Je crois que ces personnes sont manipulées, poursuit le Dr Soumouck. Elles commettent ces actes pour susciter une réaction de l’autre côté et justifier une intervention internationale en leur faveur".

Des chrétiens ? "Oh, il y en a encore un peu !"

Le lendemain, dans la forêt, les représailles ont déjà commencé. Le long de la route qui mène à Bouali, des civils refluent par centaines. Les plus chanceux ont escaladé le toit d’une voiture et s’entassent entre les ballots. Les autres font claquer leurs sandales sur le bitume. "Les musulmans sont en train de massacrer des gens là-bas, s’écrie une femme, son nourrisson dans les bras. Il faut que les Français interviennent". "Les Peuls ont appelé leurs parents Seleka. Ils ont tué cinq personnes. J’ai fui avec mon épouse et mes enfants", dit un homme en pleurs, prénommé Arthur, vêtu d’un vieux blouson jeté sur son tee-shirt, au milieu d’une nuée de gamins. Tous tentent de rallier Bangui. "Dès qu’on a entendu des tirs, on a couru, déclare un autre fuyard, croisés un peu plus loin. Les Peuls sont en train de chercher les anti-Balaka pour les tuer. "Ils ont jeté trois cadavres dans la rivière !", ajoute un autre. "Sept !", corrige son compagnon, avant de s’écarter, prestement. Un pick-up chargé de combattants en uniforme passe en trombe. "Ce sont eux qui nous ont tiré dessus !" Nouveaux cris de protestation, cette fois, à la vue d’un convoi de l’ONU qui file sans s’arrêter : "Ils nous regardent en train de mourir".
A PK60, le hameau suivant, baptisé, comme bien d’autres villages centrafricains, par la distance qui le sépare de la capitale, des miliciens de la Seleka attendent dans leurs camionnettes, avec leurs lances grenades et leurs mitrailleuses. Leur chef, "le colonel Oumar", ne parle que l’arabe comme la plupart de ces ex-insurgés originaires du nord-est du pays, voire du Tchad ou du Soudan voisins. En face, massés sous les paillotes du marché, des Peuls, aux teints clairs, à la silhouette efflanquée, coiffés de turbans. Ils tiennent chacun dans la main un arc en bois blanc et, en bandoulière, un carcan rempli de fléchettes, ainsi qu’une fiole à poison et une machette glissée dans son fourreau en cuir. L’un d’eux s’approche, lunette noire, écharpe verte autour du cou. "Les rebelles qui ont attaqué les musulmans sont partis dans la forêt, c’est fini, répète-t-il, pressé de nous voir déguerpir. On a récupéré beaucoup d’armes. Des Kalachnikov, des RPG. Les Forces de défense sont là pour maintenir le calme". Au moment où il parle, des femmes peuls s’entassent dans un minibus à destination de Bangui, mais lui n’envisage pas de quitter PK60. "Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? ça fait trente ans que je vis ici !" La plupart des cases paraissent désertes. Et les autres habitants, les chrétiens ? "Oh, il y en a encore un peu !", dit-il en désignant un jeune assis à l’écart, sur une pile de pneus usagés.

"Ils ont dit qu’ils allaient en finir avec tous les hommes chrétiens"

A vingt-cinq kilomètres de là, dans la ville de Bouali, trente et quelques soldats de la Fomac, la Force de la mission africaine en Centrafrique, dorment sous des manguiers, à côtés de leurs véhicules. "On est arrivé dans la nuit", explique leur capitaine, un Gabonais, allongé sur une bâche de camouflage. Pourtant, il reconnaît lui même que la situation "n’est pas calme du tout. On a trouvé un mort ce matin dans un quartier." Ils campent devant l’hôtel de ville qui sert aussi siège de la maréchaussée centrafricaine. Les cinq gendarmes, assis sous la véranda, avouent leur impuissance. "Nous avons pas de moyen de déplacement", dit un maréchal des logis. Ce qui est à moitié vrai : son chef circule en mobylette. Comment sécuriser une agglomération sans voiture et sans armes ? Leur équipement se résume à quelques téléphones portables qu’ils rechargent consciencieusement, malgré l’absence de réseau.
A l’écart du bitume, des habitants de Bouali se pressent autour d’une tombe toute fraîche, creusée au pied d’une hutte en pisé. Ils viennent d’enterrer Simon Anzibé, 39 ans, un vendeur de potions médicinales qui dispensait aussi des cours de boxes aux jeunes du coin. Durant la nuit, il a été traîné dans la cour par une "vingtaine de musulmans", selon son fils, et abattu d’une balle dans la tête. "Soi-disant, c’était un anti-Balaka", ajoute le garçon qui dit avoir reconnu parmi les assassins de son père un Peul du quartier surnommé "Issa Problème". Une centaine de mètres plus loin, les mêmes agresseurs ont ensuite cherché un réparateur de radio nommé Dieudonné. Faute de le trouver, ils ont mis le feu à sa maison. "Ils ont dit qu’ils allaient en finir avec tous les hommes chrétiens", déclare un voisin. Fidèle Zangata, chef du quartier de Mayango 3, a quant à lui été exécuté dans la journée de mardi, au milieu de ses champs, avec trois de ses fils. "Des gens du village sont arrivés. C’étaient des Peuls, appuyés par des Séléka venus de Bangui. Ils ont commencé à nous tabasser. L’un de mes frères a tenté de prendre la fuite, ils l’ont descendu, puis ils ont tué les autres", raconte la fille du défunt, son bébé noué dans le dos.

Deux groupes antagonistes, prêts à en découdre

Dans cette partie de la Centrafrique, ce n’est plus un conflit entre un régime et des rebelles, entre des populations déshéritées et un pouvoir central, pas même entre des cultivateurs et des éleveurs, voire entre des ethnies rivales. A Bouali, il n’y a plus que des musulmans et des chrétiens, deux groupes antagonistes, prêts à en découdre. Au cœur du quartier Foulbe 2 (littéralement Peul 2), des archers assurent la garde devant la mosquée Ould Houda, un bâtiment d’un étage de couleur verre bouteille, aux persiennes fermées. "On a reçu l’information que des chrétiens de l’autre côté de la route allaient venir incendier la mosquée", explique Abbas Mamadou, un enseignant à l’école coranique muni d’une machette. Derrière lui, se trouvent des parents des Peuls massacrés dans la brousse, deux jours auparavant. "Les chrétiens ont tué douze des nôtres et pris deux autres en otage", raconte l’un d’eux. Les rescapés ont identifiés parmi les tueurs sept de leurs voisins, dont Dieudonné, le réparateur radio.

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