AFRIQUE - FRANCE : " LES MAUVAISES PRATIQUES TOUJOURS EN COURS..."

13 Février 2007 , Rédigé par LE MONDE Publié dans #NOUVELLES D'AFRIQUE

Les crises successives renvoient Paris à son rôle de "gendarme"
es vieilles habitudes sont tenaces... Alors que la France s'efforce depuis une dizaine d'années de sortir d'un face-à-face trop exclusif avec des partenaires africains qui sont souvent d'anciennes colonies, les crises qui secouent le continent noir l'obligent à une réactivité qui la renvoie aux temps partiellement révolus du "pré carré" et font perdurer la caricature de la "Françafrique".

En 2006, les conflits de République centrafricaine (RCA) et du Tchad ont illustré ce phénomène, que l'ancien ministre socialiste de la défense Paul Quilès qualifie de "retour aux mauvaises pratiques". Quant à la Côte d'Ivoire, où Nicolas Sarkozy promet que, s'il est élu à l'Elysée, il ne laissera pas les soldats français s'y "enliser" (ce qui est déjà le cas), nombreux sont les responsables militaires qui s'interrogent sur le sens de la présence de la force "Licorne" dans ce pays.

En RCA et au Tchad, Paris à envoyé ses avions Mirage F1 mater des rébellions qui menaçaient les régimes affaiblis des présidents Déby et Bozizé. Ces décisions étaient légitimes au regard de l'accord de défense qui lie la France à la RCA, et de l'accord de coopération militaire qui existe avec le Tchad. Elles étaient également liées au souci de Paris de montrer aux capitales africaines que la France respecte sa parole. C'est cette fidélité d'une partie du continent africain qui lui permet de continuer à revendiquer une ambition diplomatique globale, et contribue à justifier son siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. "Notre dispositif militaire concourt à la reconnaissance dont jouit la France, à la façon dont sa parole porte", rappelait récemment le général Jean-Louis Georgelin, chef d'état-major des armées.

En termes officiels, ce soutien à Bangui et à N'Djamena s'est exprimé par le souci d'éviter une "somalisation" de l'Afrique. Ces décisions ont cependant été prises selon un processus décisionnel opaque, strictement contrôlé par l'Elysée et le ministère de la défense, et sans aucune concertation ni information du Parlement. De ce point de vue, il y a une grande continuité dans la gestion des crises africaines par les présidents successifs de la Ve République. Qu'ils approuvent celle-ci ou la déplorent, les militaires français rappellent surtout qu'ils ne sont que les instruments du pouvoir politique.

Si l'évolution de la politique africaine de la France est si laborieuse, c'est aussi en raison des sentiments ambivalents des responsables africains. "Que voulez-vous, résume un général bon connaisseur du continent, ils ne veulent pas que nous partions, mais ils ne veulent pas que nous restions comme avant. Ils souhaitent un "partenariat" et une "coopération", mais ne veulent plus entendre parler du maintien de la "présence" française. Ils ont besoin d'une aide extérieure, de la nôtre en particulier, mais ne veulent pas de sujétion....Cela ne crée pas toujours des relations très claires."

RELATION SCHIZOPHRÉNIQUE

Les choses ont cependant changé : il y a une génération, l'Afrique, notamment francophone, se présentait comme une mosaïque de pays qui souhaitaient tous poursuivre des relations bilatérales les plus étroites possibles avec Paris. L'action de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) était encore marquée par la lutte pour les indépendances africaines, et les militaires français faisaient de la coopération autant au profit de la formation des armées nationales naissantes que pour pérenniser la présence française.

L'Unité africaine (UA), qui a succédé à l'OUA, est une organisation de plus grande maturité, qui s'efforce d'organiser une architecture de sécurité à l'échelle du continent, en créant des forces africaines d'intervention pour stabiliser les crises. C'est tout le projet de la "Force africaine en attente" qui serait à l'avenir divisée en cinq brigades régionales de 5000 hommes chacune, recoupant peu ou prou la répartition géographique des implantations militaires françaises en Afrique.

Pour favoriser cette évolution, la France a initié le concept "Recamp" (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix), qu'elle s'efforce d'européaniser. L'UE, en dépit du peu d'empressement de la plupart des pays européens pour jouer un rôle sur le continent noir, a donné son accord pour accompagner cette stratégie. Les "cycles Recamp" sont bien suivis, mais tardent à se traduire par la montée en puissance de capacités de sécurité africaines autonomes.

C'est un fait : lorsqu'elles sont sous la seule houlette de l'ONU ou de l'UA, les forces africaines sont globalement inefficaces, comme le montre l'exemple de l'Onuci en Côte d'Ivoire. Le résultat est que, dans ce pays comme dans d'autres, l'armée française endosse naturellement un uniforme de "gendarme" dont elle cherche par ailleurs à se défaire. Ce qui est une parfaite illustration de la relation à certains égards schizophrénique qui unit la France à l'Afrique.

Laurent Zecchini
Article paru dans l'édition du 14.02.07

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