Du cauchemar à l’espoir ? Rêve d’une « seconde indépendance » sur le continent africain

22 Janvier 2007 , Rédigé par LE MONDE DIPLOMATIQUE Publié dans #NOUVELLES D'AFRIQUE

Du cauchemar à l’espoir ?

Rêve d’une « seconde indépendance » sur le continent africain

Une période de transition s’achève en Afrique. Elle s’était ouverte avec la démocratisation consécutive à la fin de la guerre froide, en 1989. Elle s’est refermée avec l’échec, sur fond de désastre social, des plans d’ajustement structurel et leur remplacement par de nouveaux programmes au début des années 2000. Les conséquences de ce tournant historique émergent lentement, et une nouvelle partie s’engage pour le continent.

Si les mutations qui s’opèrent en Afrique, souvent sous des formes dramatiques (mouvements sociaux, coups d’Etat, guerres, maladies, pauvreté, etc.), donnent l’impression d’un grand chaos, les choses n’y sont pas moins compréhensibles qu’ailleurs. Ce sont souvent les simplifications médiatiques et les préjugés dépréciatifs qui créent l’« insoluble complexité » du continent (1).

Durant la décennie charnière 1989-1999, la plupart des modèles politiques et économiques qui structuraient l’Afrique ont été remis en cause. La fin de l’affrontement Est-Ouest a éteint des conflits attisés de l’extérieur, comme en Angola ou au Mozambique ; les régimes cryptocommunistes ont disparu ou se sont convertis à l’économie de marché (Bénin, Ethiopie, par exemple) ; la destruction de l’apartheid en Afrique du sud a scellé la fin symbolique des régimes coloniaux ; le multipartisme s’est répandu de la République démocratique du Congo (RDC) au Cap-Vert, en passant par le Kenya ou la Centrafrique...

On peut envisager ces évolutions de deux manières. Côté pile : les tensions de toutes sortes que ce type de bouleversement occasionne immanquablement et dont le continent donne tous les jours des exemples. Côté face : l’espace politique et social, la marge de manœuvre qu’ouvre par définition la remise en cause de tout statu quo. C’est-à-dire que chaque drame ou danger a pour envers un espoir ou la possibilité d’un changement positif. Il en est ainsi des coups d’Etat, qui servent parfois à ramener la démocratie, comme au Mali en 1991, quand les militaires ont renversé le dictateur Moussa Traoré avant de remettre le pouvoir aux civils. La même intention est affirmée par les putschistes mauritaniens de 2005.

Trois lignes de fracture permettent de se rendre compte de ces ambivalences. D’une part, les thérapies néolibérales et leur échec ont, dans la plupart des pays, fait éclater le contrat social issu des indépendances (l’Afrique subsaharienne est la seule partie du monde en développement où l’espérance de vie à la naissance est retombée à son niveau du début des années 1970 et reste inférieure à 50 ans). Cet événement déstabilisateur constitue un puissant moteur pour des conflits sociaux ou des tensions armées. Dans le même temps, il provoque un débat, encore brouillon, sur la nécessaire redéfinition des politiques économiques. D’autre part, la démocratisation a élargi l’espace politique, mais de manière incomplète. En particulier, la tutelle des institutions financières internationales (IFI) fait planer un doute sur la légitimité des autorités publiques. Enfin, l’émergence de nouvelles puissances africaines ou étrangères redessine la géopolitique du continent, laissant entrevoir une possible redistribution des cartes.

L’échec des plans d’ajustement structurel (PAS) est aujourd’hui communément reconnu (2). Même lorsque les Etats africains parviennent à atteindre des taux de croissance relativement élevés – de 5 % en moyenne en 2005, avec des pointes dans les pays pétroliers comme le Tchad (7,7 %) ou la Guinée-Equatoriale (9,3 %) –, celle-ci ne réduit pas la pauvreté. Obligés de constater leurs maigres résultats sur le terrain, les économistes néolibéraux commencent à s’interroger sur les déterminants de cette croissance – et sur son contenu –, comme le note un document de travail du Fonds monétaire international (FMI) significativement intitulé « Douleurs et croissance » : « Des études ont cherché récemment à déterminer ce qui caractérise une croissance favorable aux pauvres, notion dont il n’existe pas de définition unique. (...) En Afrique, le rôle des inégalités mérite examen, étant donné la profonde modification de la répartition des revenus depuis 1980 (...). On sait que l’évolution des inégalités peut contribuer à réduire la pauvreté comme elle peut annuler une partie du recul de la pauvreté amené par la croissance (3). »

Devant l’ampleur des dégâts, la Banque mondiale et le FMI ont en tout cas décidé de parrainer de nouveaux programmes économiques. Ces derniers affichent des objectifs resserrés autour de la lutte contre la pauvreté et la corruption, le développement des ressources humaines, l’essor des infrastructures. Les documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP) (4) doivent notamment permettre d’atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) fixés par les Nations unies (5).

Les médicaments qui tuent

Avec les Accords de partenariat économique (APE), mis en place dans le cadre de l’accord de Cotonou, en 2000, l’Union européenne s’est mise au diapason de ce nouveau concert. De même que le Nouveau partenariat économique pour le développement de l’Afrique (Nepad) (6). Pour financer le développement, des réductions ou annulations de dette sont aussi annoncées, notamment par le G8, telle l’initiative pays pauvres très endettés (PPTE) (7). Différents organismes multilatéraux lancent des appels à augmenter l’aide internationale (8).

Pourtant présentées comme tirant les leçons des politiques passées, ces initiatives demeurent prisonnières des a priori idéologiques néolibéraux, et se gardent d’aborder le « débat interdit » sur des politiques macroéconomiques alternatives (9). Le rapport « Notre intérêt commun », rédigé à l’initiative de M. Anthony Blair en 2005, est typique de ces impasses (10). Ainsi les réductions de dette sont-elles toujours conditionnées aux médicaments qui tuent (libéralisation – privatisations, corsetage de la puissance publique – et libre-échange – ouverture des marchés à la concurrence mondiale). La Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced) suggère, en vain, des changements plus nets de stratégie, notamment la remise en cause des règles du commerce mondial (11).

Mais certains politologues et observateurs viennent au secours des économistes dominants : ce ne sont pas leurs prescriptions qui sont mauvaises, mais les Africains qui n’y comprennent rien. Le journaliste français Stephen Smith, notamment, s’est ainsi fait le champion d’une critique violente et méprisante des « mentalités », qui seraient le véritable obstacle au développement (12). Quelle que soit l’érudition de leurs auteurs, ces critiques comportent un « vice de construction » : elles ne sont valables que si l’on considère l’économie libérale comme la seule possible. En somme, les Africains refusent de mourir guéris. Un manque d’imagination de leur part, sans doute... Mais, dans son malheur, le continent noir est devenu le symbole de la violence de l’économie mondialisée et, par solidarité, le Forum social mondial se tiendra à Nairobi (Kenya) en janvier 2007.

Pour l’heure, les dommages structurels occasionnés aux sociétés africaines sont considérables. Trois moteurs de déstabilisation sociale et politique ont notamment été mis en branle. En premier lieu, l’insertion au pas cadencé sur les marchés internationaux a fragilisé le secteur agricole (pour deux tiers, la population subsaharienne est rurale), notamment par le jeu d’une concurrence déloyale, favorisant paupérisation et exode vers les villes. Ensuite, les classes moyennes ont été laminées. A partir des années 1980, les sociétés africaines se sont fortement polarisées entre très pauvres et très riches : les 20 % les plus riches de la population ont des revenus dix fois supérieurs à ceux des 20 % au bas de l’échelle (13). Or, le développement d’un pays repose en partie sur le dynamisme des classes moyennes, dont l’essor est, par ailleurs, censé offrir des perspectives de mobilité aux couches plus défavorisées. « Au cours de la phase actuelle d’expansion du capital avec ses nouvelles formes d’accumulation, note le politologue ghanéen Kwame A. Ninsin, beaucoup de gens – y compris la classe moyenne – ont été privés des moyens d’existence, appauvris, maltraités et cassés par les forces du marché  (14). »

Enfin, l’idéologie libérale a démoli les Etats en prônant discipline budgétaire, libéralisation financière, ouverture des marchés, privatisations. Cette situation constitue d’abord un handicap pour le développement : la Cnuced a notamment montré que l’impulsion publique (financement d’infrastructures, instauration d’un cadre législatif favorable aux affaires, etc.) était indispensable à l’arrivée des investissements et entrepreneurs privés (15). D’ailleurs, l’Afrique n’a que peu bénéficié du « boom » des investissements directs à l’étranger (IDE) ces dernières années (16).

Mais l’affaiblissement de la puissance publique contribue aussi à la dislocation des sociétés. D’une part, l’Etat se trouve privé des moyens de redistribuer les revenus, comme l’illustre le débat sur l’absence de protection sociale ou la dégradation de l’enseignement qui a lieu au Rwanda, en RDC, en Côte d’Ivoire... Sa paupérisation favorise le malaise dans les armées mal dotées, créant des contextes favorables aux coups d’Etat (derniers en date : Guinée-Bissau en 2003, Mauritanie en 2005, etc.). Les fonctionnaires sont payés avec des mois, voire des années, de retard. Le premier geste du général putschiste François Bozizé, en Centrafrique, en 2003, fut d’annoncer le paiement de leurs arriérés.

D’autre part, il n’existe plus d’autorité véritablement légitime capable de fixer un cap à la société. La puissance publique n’étant plus en mesure de définir l’intérêt général, des discours de substitution, notamment ethnicistes, se développent. On défend l’authenticité de la « congolité » en RDC ; on évoque la « togolité » ou l’« ivoirité »... Ces discours simplificateurs ne sont pas sans rappeler « la France aux Français » chère à M. Jean-Marie Le Pen. « Quand vint la crise, entraînant la destruction soudaine de l’accroissement du surplus, qui avait permis le financement de politiques transethniques du nouvel Etat, explique l’économiste égyptien Samir Amin, la classe dirigeante elle-même s’est divisée en fractions qui, ayant perdu toute légitimité fondée sur les résultats du développement, s’efforcent désormais de créer pour elles-mêmes de nouvelles bases souvent synonymes de repli ethnique (17). » L’idée même de bien public, qui avait porté les élites de l’indépendance, est à reconstruire, avec pour moteur la redéfinition du contrat social.

Typique des crises postajustement structurel, la situation en Côte d’Ivoire fournit un assez bon exemple de ces enjeux. Le conflit qui s’y déroule depuis septembre 2002 trouve ses racines dans la succession catastrophique de Félix Houphouët-Boigny. Ce leader historique avait instauré un système paternaliste fondé sur la rente de l’économie du cacao et le soutien peu regardant de Paris. Les choses se sont compliquées avec la privatisation de la filière cacao, la baisse de sa rentabilité et celle du niveau de vie des populations. La colère est montée dans la jeunesse urbaine paupérisée, dont M. Laurent Gbagbo s’est fait le champion, tandis que les populations rurales, autrefois chouchoutées par Houphouët-Boigny, cherchent à assurer leur avenir en reprenant possession des terres généreusement distribuées du temps du « miracle ivoirien » aux étrangers venus les mettre en valeur. D’où le discours nationaliste sur l’« ivoirité » et la partition du pays, chacun trouvant que l’autre s’enrichit à son détriment : urbains contre ruraux, étrangers contre ivoiriens, jeunes contre vieux, etc.

Les tensions sont d’autant plus vives en Afrique que la démocratisation permet de les exprimer, parfois avec succès. Les électeurs se mobilisent partout : la forte participation (70 %) aux élections générales en RDC, en juillet 2006, est emblématique de ce mouvement. De nouveaux acteurs émergent, comme les associations – de femmes, d’artisans, de petits entrepreneurs, etc. – ou des syndicats qui s’imposent dans le débat public. Ainsi, à la suite de manifestations populaires massives, un gouvernement « pluriel » a été mis en place au Togo, en octobre 2006, sous la présidence de M. Faure Gnassingbé, fils du dictateur décédé Gnassingbé Eyadéma.

A Madagascar, la mobilisation des habitants a précipité le départ de M. Didier Ratsiraka en 2002. En RDC, des opérations « villes mortes » ont été organisées pour protester contre la lenteur du processus de transition en 2003-2004. Des conflits sociaux éclatent : grèves générales contre la vie chère en Guinée, au printemps 2006, mouvement contre la privatisation du rail au Mali, luttes contre les coupures d’électricité dans les bidonvilles en Afrique du sud, etc. Remettant en cause la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, des forums sociaux se tiennent régulièrement sur l’ensemble du continent (18). Les artistes (chanteurs, rappeurs, peintres de rue ou dessinateurs pour les journaux, vidéastes et cinéastes), très populaires, propagent la contestation.

Occupant la place laissée par les pouvoirs publics, les mouvements religieux jouent un rôle de plus en plus important, notamment dans le domaine social. Il en est ainsi des associations musulmanes, mais aussi des Eglises évangéliques venues des Etats-Unis. Le président Gbagbo s’est affilié à l’une d’entre elles. Elles développent des discours millénaristes et prophétiques (19), mais interviennent aussi au titre de médiatrices dans certains conflits, comme en RDC. L’islam africain, ancien et traditionnellement tolérant, subit les conséquences des événements au Proche-Orient et des apories de la « guerre contre le terrorisme » américaine. Une certaine radicalisation se fait jour un peu partout, dont le Nigeria, le Soudan ou la Somalie ont donné des exemples – souvent déformés par les médias.

Mais c’est l’irruption des jeunes sur la scène sociale qui taraude le plus les démocraties africaines : entre 40 % et 49 % de la population, selon les pays, ont moins de 15 ans au sud du Sahara (20). Touchés de plein fouet par la dégradation d’une éducation sans moyens mais aussi par les grandes pandémies comme le sida (21), ces jeunes oscillent entre manifestations de colère, notamment en milieu urbain – comme le montrent l’agitation permanente qui règne à Abidjan et la jeunesse des leaders rebelles du nord du pays –, et dérives en bandes plus ou moins mafieuses – ainsi que l’illustrent les sabotages criminels dans les zones pétrolières du Nigeria.

Dans les faubourgs des grandes villes comme Nairobi ou Johannesburg, les jeunes se regroupent en petites sociétés parallèles ou, quand ils accèdent à l’université, étudient dans la plus grande précarité. Des mouvements contre les droits d’inscription trop élevés, l’absence de bourses ou l’indécence des logements et de la nourriture universitaire secouent régulièrement les campus, comme à Dakar l’hiver dernier. « La jeunesse a soif de justice. (...) Elle veut qu’on fasse les comptes, analyse le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako. C’est-à-dire qu’elle veut à la fois retrouver la dignité et une explication à la difficile situation du continent (22). »

A ces phénomènes s’ajoute la tentation de l’émigration – avec les drames humains que révèle l’actualité –, parfois encouragée par les familles et les villages qui s’endettent pour faire partir un jeune, dans l’espoir qu’il pourra en retour les soutenir. L’émigration devient un phénomène paradoxal puisqu’elle prive les Etats de leurs « forces vives » tout en rapportant au continent 17 milliards d’euros par an, davantage que les investissements directs à l’étranger...

« Nos dirigeants donnent le mauvais exemple, déplore l’historien sénégalais Ibrahima Thioub. En envoyant leurs enfants étudier ou s’enrichir au nord, ils accréditent l’idée qu’on ne peut pas réussir ici. » Plus qu’ailleurs, les élites africaines vivent en lévitation au-dessus des sociétés. La concomitance de la démocratisation avec l’expansion de la mondialisation a en effet créé un nouveau type de régime politique : ce qu’on pourrait appeler les « démocraties FMI ». C’est-à-dire que la sélection des élites est le produit d’une double dynamique : élections multipartites et adoubement par les institutions financières internationales, le second élément entraînant souvent des concessions sur l’effectivité du premier.

Hommes d’affaires, experts et banquiers

Les Etats africains étant pratiquement sous tutelle de ces institutions financières, les candidats aux fonctions suprêmes passent tous par la « case bailleurs de fonds », dont ils doivent s’assurer le soutien ou la neutralité. Le président malien Amadou Toumani Touré avoue avoir « découvert beaucoup d’injustices dans les relations économiques internationales » et éprouver non pas de la « honte » mais une « gêne » face à cette dépendance (23). Certains responsables sont même directement issus des rangs du FMI ou de la Banque mondiale, comme la présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf. Parmi les acteurs des années récentes, M. Alassane Dramane Ouattara, ex-directeur général adjoint au FMI, a été premier ministre de la Côte d’Ivoire ; M. Nicéphore Soglo, ancien gouverneur du FMI, a été président du Bénin ; Mme Ngozi Okonjo-Iweala, ministre des finances du Nigeria, est ancienne secrétaire générale de la Banque mondiale ; les hommes d’affaires, tel le président malgache Marc Ravalomanana, ou les banquiers, comme le premier ministre ivoirien Charles Konan Banny, ancien gouverneur de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), ont les faveurs des institutions financières.

La légitimité et la représentativité des élites procèdent alors moins de la population que des organismes internationaux. Lors d’un débat au Parlement, un ministre sénégalais a ainsi pu faire taire l’opposition par cette simple phrase : « Les bailleurs de fonds sont d’accord. » Le conflit du coton, en 2003, a paradoxalement illustré la connivence des élites et des économistes dominants : les dirigeants africains demandaient le respect des règles du libre-échange, pas la remise en cause d’un jeu mondial pipé par la violence des rapports de forces entre le Nord et le Sud.

Parfois, néanmoins, le candidat du FMI et de la Banque mondiale subit la sanction populaire. Au Bénin, chassé du pouvoir en 1991 par M. Soglo, l’ex-dictateur Mathieu Kérékou battit ce dernier en 1996 (avant de quitter volontairement et définitivement la présidence en 2006). Plus récemment, élue en 2005, Mme Johnson Sirleaf doit composer avec un Parlement hostile.

Au-delà de la bienveillance carnassière de la « communauté internationale », la question économique perturbe sans arrêt un jeu démocratique d’autant plus aléatoire que les partis politiques n’ont pas de militants, faute pour ceux-ci – entre autres raisons – de pouvoir payer des cotisations. La débauche de moyens de certains candidats quand d’autres n’ont pratiquement rien fausse la compétition électorale. Paradoxe : des régimes habiles suscitent la création de formations d’opposition, mais pour mieux diviser leurs adversaires (Gabon, Burkina Faso, par exemple). La plupart du temps, les « observateurs internationaux » valident les résultats et ne semblent vraiment regardants que lorsque le régime en question n’est pas un bon élève en économie (voir le cas du Zimbabwe). Toutefois, la culture démocratique peine à s’ancrer : certains font modifier la Constitution pour se faire réélire sans contrainte (Burkina Faso, Ouganda, Tchad) ; la corruption pourrit les administrations ; les opposants, les journalistes et les juges font l’objet d’intimidations. C’est le cas au Sénégal (arrestation de l’ancien premier ministre Idrissa Seck, tabassage du député Talla Sylla...) mais aussi au Niger, où deux personnes ont été traînées en justice durant l’été 2006 pour « diffusion de fausse nouvelle » sur l’état du pays.

« Pourquoi n’émerge-t-il pas un Chávez africain (24) ? », se lamentait récemment un étudiant sur un campus d’Abidjan (25). Un affrontement significatif, intervenu durant l’hiver 2005-2006 entre le Tchad et la Banque mondiale, fournit des éléments de réponse. Invoquant l’urgence des problèmes sociaux à régler dans son pays, N’Djamena a réclamé le déblocage des fonds pétroliers imposés par la Banque pour « préserver les intérêts des générations futures ». Si le régime de M. Idriss Déby songeait évidemment davantage à son armée (et à son conflit avec le Soudan voisin) qu’à son peuple, le jeu de dépendance dans lequel s’inscrit l’économie du Tchad illustre ce qu’on appelle en Afrique la « malédiction du pétrole ». La dépendance économique, l’appât du gain des multinationales, qui jouent sur le continent comme dans un grand casino ouvert à tous les vents (26), et la corruption d’élites peu représentatives se conjuguent pour priver les peuples des retombées de leurs immenses richesses.

Cependant, la géopolitique du continent, en pleine mutation, pourrait ouvrir des marges de manœuvre aux Etats. Les anciennes dépendances sont remises en causes, notamment le néocolonialisme français. Contesté ici (Côte d’Ivoire, Togo, Sénégal...), il perdure là (Tchad, Gabon...). D’autres puissances étrangères se positionnent, comme la Chine commerçante ou les Etats-Unis (entre big business et « guerre contre le terrorisme »). Des liens Sud-Sud se développent avec des partenaires comme le Brésil ou le Venezuela, qui a ouvert trois nouvelles ambassades en Afrique. Pour les élites nées après les indépendances, les liens coloniaux renvoient à des réalités obsolètes, et tous les partenariats sont possibles.

Sur le continent même, des parrains régionaux émergent, tels l’Afrique du Sud, le Nigeria (27) ou le Soudan. Le conflit du Darfour – en partie une lutte hégémonique entre Khartoum et N’Djamena – est suivi par l’Union africaine, qui participe aussi à des opérations de maintien de la paix (Sierra Leone dans les années passées, RDC aujourd’hui). De fait, les organisations interafricaines se renforcent et jouent un rôle croissant. Ainsi, en octobre 2006, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine et la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) tentent de débloquer le processus de paix en Côte d’Ivoire. Le manque de moyens constitue toutefois une limite certaine à l’action de ces organisations.

Le potentiel libérateur de l’actuelle période historique est pour l’instant fortement encadré par la dépendance « verticale » des pays, la représentativité biaisée des dirigeants et leur tropisme libéral. L’époque est également marquée par l’encouragement d’une culture démocratique propre à l’Afrique. Mais il plane sur le continent le rêve d’une « seconde indépendance », qui serait aussi synonyme de progrès économique et social.

Anne-Cécile Robert.

Partager cet article

Commenter cet article