CENTRAFRIQUE - POLITIQUE : LE DIALOGUE POLITIQUE VU PAR OLIVIER GABIRAULT - AOÛT 2006

7 Novembre 2006 , Rédigé par LE CONFIDENT Publié dans #CENTRAFRIQUE INFOS

A COEUR OUVERT AVEC O. GABIRAULT SUR LE DIALOGUE POLITIQUE

Le Confident (LC): Vous êtes Président de l'Alliance pour la Démocratie et le Progrès (ADP), membre de la Concertation des Partis et Associations politiques de l'Opposition.
Le Chef de l'État a convoqué une réunion de concertation à laquelle les partis politiques et Associations de l'Opposition n'ont pas assisté.
Quelles sont les raisons profondes de cette absence ?


Olivier GABIRAULT (OG): La Concertation des Partis et Associations Politiques de l'Opposition a sollicité un débat public avec le pouvoir et expliquera certainement à cette occasion, avec plus de détails les raisons de son absence à cette réunion.

Mais puisque vous me posez la question comme membre de cette Concertation,
Je pense qu'il est tout d'abord nécessaire de préciser ou de rappeler que l'Opposition Politique est une institution reconnue par la loi.
Elle respecte les autres institutions de la République et entend également être respectée.
 
A ce titre, les différents acteurs de la vie nationale, les organes de l'État en commençant par le plus important qui est le Président de la République doivent la respecter, et surtout cesser de la considérer comme constituée d'une bande d'opportunistes à la recherche des postes ou de candidats battus aux dernières élections générales, donc sans mérite, à qui il suffit de jeter négligemment un morceau de pain pour obtenir un silence sur les graves préoccupations quotidiennes de la population.
 
La considération, le respect dû au képi du gendarme, à la tenue du policier, à la robe du magistrat, à la fonction du Président de la République découle des textes.

De la même manière, les dispositions de l'article 32 de l'ordonnance n°05.007 du 02 juin 2005 relative aux Partis Politiques et au Statut de l'Opposition en République Centrafricaine prévoient que: «Lors des cérémonies publiques, les Représentants des Partis et Groupements Politiques ont droit aux considérations protocolaires et aux honneurs conformément aux textes en vigueur».

Mais, convoquer les leaders des partis politiques sur les ondes de radio à quelques heures d'une réunion dont l'objet n'est même pas précisé, sans surtout s'assurer qu'ils ont écouté les communiqués qui les appellent comme de vulgaires personnages, n'est évidemment pas conforme à la considération prévue par la disposition citée.

Il convient également de rappeler que l'art 36 alinéa 2 de l'ordonnance n°05.007 du 02 juin 2005 relative aux Partis Politiques et au Statut de l'Opposition dispose que «l'Opposition a le droit de suivre l'action gouvernementale et de la critiquer de façon objective et constructive».
 
C'est conformément à cette disposition qu'elle a fait parvenir au Président de la République depuis plusieurs mois une Contribution écrite en demandant un dialogue politique sur les graves problèmes qui secouent le pays, parmi lesquels la présence d'une rébellion armée, reconnue par le Chef de l'État dans sa déclaration du 15 mars 2006.
 
A la suite de la reconnaissance tardive de la rébellion par le Chef de l'État, l'ADP, tout en réaffirmant son profond attachement à la démocratie, a demandé au Gouvernement, dans sa déclaration n°007/ADP/CEA/06 du 16 mars 2006, de réunir sans délai les forces vives de la Nation pour cerner très rapidement les points de désaccord à l'origine de cette situation et y trouver les solutions appropriées afin d'éviter au peuple centrafricain de nouveaux sacrifices inutiles en vies humaines et en biens.

C'est également à la suite de cette reconnaissance officielle de la rébellion que plusieurs marches pour la paix se sont déroulées à Bangui.
 
Le Gouvernement ne semble curieusement pas comprendre que les différentes marches organisées successivement par la jeunesse, les femmes et la société civile signifient très clairement que le peuple a besoin d'une paix durable en rejetant d'une part la rébellion et d'autre part toutes les dérives du pouvoir susceptibles d'être des justifications du recours aux armes pour conquérir le pouvoir.

Cette préoccupation rejoint exactement celle de l'Opposition dans sa démarche actuelle pour la tenue d'un dialogue politique proposé au Chef de l'État sur cette question.

Mais le cadre choisi par le Chef de l'État pour débattre les questions soulevées par l'Opposition dans son document et la convocation brutale, par surprise de celle-ci à la radio, sans objet précis, l'ont amenée à conclure que le Président de la République a tout banalisé, même le pays à travers ses graves problèmes actuels.

C'est dans ces conditions que l'Opposition n'a pas vu l'intérêt de participer à une réunion à caractère essentiellement spectaculaire à l'issue de laquelle les problèmes soulevés n'allaient pas aboutir à des solutions concrètes, applicables et durables.

L.C: Par rapport au dialogue politique avec la rébellion armée, le Chef de l'État a demandé à l'Opposition de préciser sa position, c'est-à-dire si elle défend les institutions de la République ou si elle soutient la rébellion armée ?

O.G:Demander à l'Opposition de préciser si elle est pour les institutions de la République ou pour la rébellion armée est une forme d'amalgame inacceptable, de manipulation de l'opinion nationale et internationale.
Demander à l'Opposition de préciser si elle est pour les institutions de la République ou pour la rébellion armée est une forme d'amalgame inacceptable, de manipulation de l'opinion nationale et internationale.

Ce serait même trop facile de laisser croire que le fait pour l'Opposition de demander un dialogue avec la rébellion armée signifie un soutien à celle-ci.

Le pouvoir cherche maladroitement à tirer argument de sa propre carence et à désigner des boucs émissaires alors qu'il a failli à sa mission de sécurité, surtout que ce thème était le cheval de bataille du chef de l'État pendant la campagne électorale.

Par sa déclaration n°01 du 18 octobre 2005, l'ADP avait attiré l'attention du Gouvernement sur la présence d'une rébellion armée dans le Nord avec des conséquences prévisibles à l'époque mais visibles aujourd'hui.
 
L'ADP attirait déjà l'attention du pouvoir sur l'insécurité dans le Nord, poumon économique du pays par l'agriculture et l'élevage, sans oublier l'axe menant au port de Douala, notre seule voie d'accès à la mer.
 
Or le pouvoir n'a reconnu officiellement cette rébellion que le 15 mars 2006 avec un grave retard préjudiciable à la nation, se traduisant notamment par le départ d'éleveurs de bœufs et de leurs bêtes de cette zone vers les pays voisins, l'absence de production agricole à cause de l'exil massif de la population vers le sud du Tchad, la perte en vies humaines et de biens etc…

Dans ce cas précis, qui défend réellement l'intérêt national ? N'est-ce pas l'Opposition ? Qui est alors défaillant dans sa mission ? N'est-ce pas le pouvoir ?

Par sa déclaration n°005 du 12 janvier 2006, l'ADP a condamné la hausse du tarif des produits pétroliers en attirant l'attention du pouvoir sur les graves conséquences qu'une telle augmentation allait engendrer, notamment l'escalade généralisée des prix de denrées alimentaires.
Aujourd'hui, les prix ont augmenté d'une manière générale et particulièrement ceux des denrées alimentaires, ce qui a créé un malaise visible au sein de la population.

Dans ce cas précis, qui s'est soucié de l'intérêt national en prévoyant un malaise social qu'il fallait éviter ? N'est-ce pas l'Opposition ?
Qui  est alors défaillant dans sa mission de recherche ou de préservation du bien être de la population, carence qui débouche aujourd'hui sur un malaise social ? N'est-ce pas le pouvoir ?

Par sa déclaration n°10 du 18 avril 2006, l'ADP a condamné la fermeture de la frontière avec le Soudan, à la suite du conflit opposant ce pays au Tchad.
L'ADP avait estimé que les deux pays ayant des liens séculaires d'amitié, de fraternité et de bon voisinage avec la République Centrafricaine, un tel acte allait être interprété comme si elle a pris fait et cause pour l'un d'entre eux, au lieu d'observer la neutralité et exercer la médiation pour ramener la paix dans leurs rapports.

L'ADP avait pour cela demandé au Gouvernement de revenir sur sa décision à cause des multiples conséquences notamment sécuritaires et commerciales prévisibles que cette mesure allait engendrer.
C'est moins de deux semaines après le conseil donné par l'ADP que des avions ont commencé à atterrir à TIRINGOULOU avec la suite que tout le monde connaît aujourd'hui.

Dans ce cas précis, qui a vu juste et à temps dans l'intérêt national ? N'est-ce pas l'Opposition ?
Qui est alors défaillant dans sa mission de sécurité ? N'est-ce pas le pouvoir ?

L.C. : Certains intervenants de la Convergence KWA NA KWA soutenant l'action du Président de la République ont clairement accusé l'opposition de soutenir la rébellion. Cela ne viendrait-il pas du fait que l'opposition a demandé que la rébellion prenne part au dialogue politique proposé ?

O.G.:  Je sais qu'il y a dans ce pays des compatriotes dont la spécialité est de chanter les louanges de tous les régimes qui se succèdent au pouvoir.
Je sais qu'il y a dans ce pays des compatriotes dont la spécialité est de chanter les louanges de tous les régimes qui se succèdent au pouvoir.

Ces griots de service passent généralement d'un régime à un autre sans complexe et sont bien connus. Comme nos dirigeants aiment la complaisance, les louanges qui les écartent malheureusement des réalités quotidiennes, ils tombent souvent dans le piège de la flatterie, de la fourberie, avec toutes les conséquences que nous observons de régime en régime et dont le pays tout entier est presque éternellement la victime.
 
Ce qui rassure tout de même, c'est qu'au cours de cette concertation, ces griots ont été moins nombreux que les dignes femmes et hommes qui ont fait preuve d'une grande sagesse dans leurs interventions et déclaré la vérité sur la réalité du pays au Président de la République.

Normalement, le pouvoir a tous les services d'investigations, tous les moyens pour savoir exactement ce qui se passe dans le pays et punir s'il le faut, ceux qui enfreignent les lois de la République.
S'il a les preuves que l'opposition soutient une rébellion armée, ce qui est condamnable, pourquoi n'en poursuit-il pas les auteurs au lieu de chercher à jeter du discrédit, de l'opprobre sur elle par l'intermédiaire de ses marionnettes ?

La demande de la participation de la rébellion armée au dialogue politique faite par l'Opposition se justifie pleinement pour plusieurs raisons.

La première raison est que la République Centrafricaine ne doit pas subir continuellement un cycle infernal de rébellions, de coups d'État par des hommes en tenue, en armes dont la mission n'est pas de diriger le pays, mais d'assurer sa protection, sa sécurité.
Hier, une rébellion armée a pris le pouvoir, s'est légitimée par des élections, gère le pays d'une manière qui devient les motifs d'une autre rébellion. Cela signifie que si celle-ci réussit, une autre va surgir à son tour et ainsi de suite.

Il nous faut arrêter définitivement ce cycle infernal, car il serait irresponsable de la part de ceux qui aiment réellement leur pays de fermer les yeux sur un tel danger de nature à remettre constamment en cause non seulement la paix nécessaire à la reconstruction nationale, mais à créer un profond enlisement à la République centrafricaine.
Un dialogue réunissant tous les auteurs d'un tel danger est nécessaire pour rechercher une solution définitive, dans l'intérêt des institutions de la République.
 
La deuxième raison qui justifie un tel dialogue est qu'il serait également irresponsable de la part de ceux qui aiment réellement leur pays de demeurer impassibles, voire de simples spectateurs d'un affrontement entre deux camps armés, notamment le Gouvernement qui opte pour une solution militaire en réponse à la rébellion qui de son côté, utilise les armes pour conquérir le pouvoir. Il est évident qu'au milieu d'un tel feu, c'est la population civile qui en sera la victime expiatoire.

L.C: Pensez-vous que d'autres compatriotes partagent l'idée d'un dialogue avec la rébellion armée ?

O.G:
Même si le pouvoir comprend ou perçoit autrement ce dialogue, une chose est certaine, au cours de la réunion présidée par le Chef de l'État le 28 juillet 2006, il s'est lui-même aperçu qu'indépendamment de l'Opposition, les intervenants sont pour la majorité favorables à ce mode de solution.
 
L'Opposition ne s'est finalement pas trompée par son absence car non seulement la réunion s'est terminée sans de véritables solutions immédiatement applicables, durables, mais la réalité des problèmes soulevés par les différentes couches de la population démontre clairement la nécessité du dialogue réclamé comme moyen approprié pour les résoudre.
LC.: Il y a des voix qui s'élèvent contre le dialogue ou qui estiment que c'est le rôle du Comité de Suivi des Actes du Dialogue National pour cette solution.
Qu'en pensez-vous, surtout que vous avez été Vice–Président du Comité de Suivi des Actes du Dialogue National avant de vous en retirer. ?

OG
:
Tout d'abord ceux qui s'opposent à tout dialogue n'aiment pas la paix, et par voie de conséquence, leur pays.
Nous devons jeter un coup d'œil autour de nous pour nous rendre compte que la solution armée avec tous les désastres qu'elle peut causer, n'a jamais réglé comme il faut un problème.
 
 Les pays qui ont opté pour la solution militaire sont le plus souvent obligés d'utiliser le dialogue, mais malheureusement après des destructions en vies humaines et en biens qui les forcent à recourir à ce procédé.
L'exemple de la recherche d'une paix négociée a poussé aujourd'hui à aller vers des rebelles dans l'épaisse jungle africaine après près de 20 années d'affrontement, de pertes de milliers de vies humaines et de destruction de biens.

Si nos dirigeants préfèrent appliquer une telle expérience dans un pays où la réconciliation et la paix ne sont pas consolidées, où la pauvreté atteint des proportions alarmantes, dont l'économie ne permet déjà pas de faire face aux salaires mensuels et sur laquelle devrait dans ce cas peser l'effort de guerre, c'est à eux de juger et de prendre la responsabilité éventuelle de leur décision devant l'histoire et la nation.

En ce qui concerne le Comité de Suivi des Actes du Dialogue National, cet organe ne constitue pas un passage obligé pour tout dialogue en Centrafrique.

La tendance a été de faire croire que l'idée d'un dialogue politique émise par l'Opposition est une remise en cause du Comité de Suivi des Actes du Dialogue National, qui serait, selon les auteurs d'une telle affirmation, le seul organe devant coiffer tout dialogue en Centrafrique.
Les partis politiques dont certains sont aujourd'hui dans l'Opposition, ont pris activement part au Dialogue National et ont participé à l'élaboration ainsi qu'au vote de ses recommandations.
Ils ne les remettent pas en cause mais déplorent tout simplement l'absence de volonté du Gouvernement de les appliquer.
 
Le dialogue proposé par l'Opposition s'inscrit au contraire dans la droite ligne de l'une des recommandations du Dialogue National qui demande le recours systématique à la concertation, au dialogue comme mode de règlement de tout différend en République Centrafricaine.
 
Le Comité de Suivi des Actes du Dialogue National (CSADN) ne peut au contraire que se réjouir du respect par l'Opposition de l'esprit de paix, de conciliation prôné par le Dialogue National.

A ce titre, il appartient au contraire au CSADN d'encourager le recours au dialogue proposé par l'Opposition car cette solution est justement l'une des recommandations du Dialogue National dont il est chargé de suivre l'application.

Il convient même de noter qu'entre le pouvoir et l'Opposition, le mauvais élève du Dialogue national est précisément le pouvoir qui ne sait pas ou ne veut pas utiliser le dialogue comme mode de règlement de conflit, preuve de la négligence de la volonté du plus grand nombre, ce qui est incontestablement un très grave danger pour la démocratie naissante dans notre pays.

Mercredi 09 Août 2006
Propos recueillis par : Jean Siopassa
http://www.leconfident.net
 

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atolé 08/11/2006 08:52

on voit bien que ce pouvoir n'avait pas compris le sens de ce dialogue,vraiment,j'aprécie beaucoup cette interview qui avait tout dit,voila des hommes politiques dont on a besoin pour le pays,des politiques qui font des analyses et propositions et non des "teka mo te gue"...vraiment,mr Gabirault je vous félicite;au moins on est fier a l'étranger d'être centrafricain quand on voit  des hommes comme vous.
Bravo!