ENVIRON 500 MILLIONS D'ARMES DANS LE MONDE...

16 Janvier 2006 , Rédigé par L'HUMANITE Publié dans #NOUVELLES DU MONDE

Zoom sur les trafics d’armes: Un commerce légal qui tue
(L'Humanite 16/01/2006)



Le film d’Andrew Nicoll relate la vie d’un marchand d’armes, inspirée de faits et de personnes réels, qui se bâtit une fortune colossale sur fond de conflits meurtriers. Dans le rôle principale, Nicolas Cage.

« Il y a 550 millions d’armes dans le monde. Cela signifie qu’une personne sur douze est armée. La seule question à se poser est de savoir comment armer les onze autres », annonce d’emblée le « héros » d’un film qui a pour décor New York, l’Ukraine et surtout l’Afrique, ravagée par la guerre qui se déroule aux quatre coins du continent, et déversoir naturel du trafic d’armes. Lord of War (1) est l’histoire d’un trafiquant d’armes notoire, Youri Orlov, Américain d’origine ukrainienne qui, en assistant à une scène de règlements de comptes entre maffieux russes dans un restaurant de New York, découvre tout le profit à tirer de la vente d’armes. D’abord en approvisionnant des mafieux, avant d’étendre son commerce

au tiers-monde, notamment l’Afrique. Ce film, sorte de docu-fiction, s’atèle à décrire les dessous du trafic d’armes sans tomber dans les travers d’un film militant ni non plus dans ceux du cinéma hollywoodien chutant par un happy end où le méchant finit toujours par tomber dans les mailles de la justice.

Le réalisateur, Andrew Niccol, s’est basé sur des faits réels, et le personnage principal, campé par Nicolas Cage, est inspiré par cinq trafiquants d’armes réels. Sans doute le Français Jean-Bernard Lasnaud, disparu en 2002, l’Égyptien Monzer Al Kassar, le Libanais Sarkis Soghanalian et, surtout, le Russe d’origine tadjike Victor Bout et l’Ukrainien Leonid Minin. C’est probablement l’itinéraire de ces deux derniers qui a suggéré au réalisateur l’idée du personnage d’Orlov.

Andew Niccol s’était vu refuser son scénario par les studios d’Hollywood qui l’ont jugé « antipatriotique ». Ces derniers, assure-t-il, voulaient que l’histoire soit racontée du point de vue du policier qui traque le marchand d’armes et non l’inverse. En clair, les - studios voulaient un scénario à l’américaine, où le bon triomphe du méchant. Le film a pu être finalement financé par un producteur français, Philippe Rousselet.

Dans cette fiction, le marchand d’armes est dépeint sous les traits plutôt sympathiques d’un bon père de famille, dont l’épouse ignore tout de son commerce, d’un homme faisant des affaires sans état d’âme avec les pires criminels de la planète, comme ce dictateur africain que le spectateur n’aura aucun mal à identifier au Libérien Charles Taylor.

Les armes, justement. Youri Orlov se les procure en Ukraine au lendemain de la chute de l’URSS qu’il applaudit fortement. Non pas parce qu’elle signifiait la fin d’un système, mais la « liberté de se procurer et de vendre des armes ». Et le voilà en Ukraine, où grâce à un parent corrompu, officier de l’ex-Armée rouge, il fait main basse sur les arsenaux soviétiques, avant que l’officier en question ne soit assassiné par un concurrent d’Orlov. Kalachnikovs, chars, RPG prennent la direction de l’Afrique. Sur ce continent, son client est le dictateur du Liberia, campé par l’acteur américain Eamonn Walker, à qui des enfants armés de Kalachnikov rendent les honneurs. Et où les scènes de violence côtoyant une misère absolue sont à la limite du supportable.

Bien sûr, un policier incorruptible traque le cynique marchand tout au long du film. Mais quand il l’arrête à New York, le trafiquant ressort libre de prison avec les honneurs. Car, comme l’explique Orlov au policier, Washington a besoin d’hommes comme lui : George Bush ne pouvant figurer aux côtés de dictateurs sanguinaires, ce sont des hommes comme lui qui font le sale boulot. Et le film de conclure que les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU sont les plus grands trafiquants d’armes de la planète. Autrement dit, des hommes comme Orlov n’agissent librement qu’avec l’aval des puissants de ce monde et en s’appuyant sur le libre commerce, tant glorifié par le néolibéralisme ambiant.

(1) Lord of War,

film américain de Andrew Niccol, avec Nicolas Cage.

Hassane Zerrouky



Un commerce légal qui tue


La majorité des armes qui circulent dans le monde sont produites et vendues par les cinq pays du Conseil de sécurité de l’ONU. Les États-Unis remportent la palme avec 60% des exportations.

« Le petit garçon a tiré sur ma fille. Après avoir tiré une première fois, il a pris son arme et l’a mise sur la tempe de ma fille, puis a tiré le coup final, devant mes yeux ». Fatu Kamar, raconte son histoire. Une histoire tragiquement banale dans son pays, la Sierra Leone, où durant onze ans de guerre civile, enfants soldats et miliciens ont tué, torturé, violé et harcelé les civils, grâce à la seule possession d’une arme. Ce conflit est emblématique d’une situation mondiale catastrophique. Selon la plate-forme d’organisations pour le contrôle du commerce des armes, une personne par minute meurt dans le monde victime des armes à feu. Parmi celles-ci, les plus meurtrières sont les armes légères, responsables de 60 à 90 % des victimes directes de conflits.

Mais les armes ne tuent pas que directement. « Elles servent surtout de moyen de menace pour commettre d’autres violences », rappelle Sylvie Lorthois, d’Amnesty International. Par ailleurs, l’investissement en armement des gouvernements dans les pays pauvres se fait souvent au détriment des investissements sociaux et de développement. Ainsi, les pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient dépensent au total 22 milliards de dollars par an en armement. Assez pour scolariser tous les enfants de ces zones. Le commerce des armes est pourtant en grande majorité légal. Selon un rapport du Groupement d’organisations international pour le contrôle des armes, en 2001, 88 % du total des exportations d’armes conventionnelles provenaient des cinq pays membre du Conseil de sécurité. Les États-Unis se taillent la part du lion avec, pour 2004, 60 % des exportations contre 11,5 % pour le Royaume-Uni et 9 % pour la France, selon le rapport annuel sur les ventes d’armes du ministère français de la Défense. Faute de réglementations au niveau mondial dans un secteur particulièrement opaque et propice aux pots-de-vin, ce sont ces ventes légales qui vont ensuite nourrir le secteur illicite. Par exemple, des armes fabriquées au Canada peuvent se retrouver en Colombie, bien que la législation canadienne l’interdise, parce qu’elles auront été vendues aux États-Unis, qui les ont revendues ensuite. Autre technique, des entreprises donnent des droits de produire sous licence, en transférant la technologie à des entreprises situées dans des pays où la législation est inexistante.

Imposer une législation sur les ventes d’armes se heurte à de puissants intérêts. Au niveau financier l’enjeu est limité. Avec 25 milliards de dollars par an, les exportations d’armes ne représentent que 0,5 % du commerce mondial. Mais, comme le souligne Patrice Bouveret, président de l’Observatoire des transferts d’armement, « l’armement est surtout un secteur d’entraînement. Via la recherche, financée par les États, il sert à toute l’industrie. ». La vente d’armes constitue un moyen facile de se fournir en devises pour des pays qui en sont dépourvus, comme les pays de l’Est, qui ont massivement vendu les stocks constitués lors de la guerre froide. Par ailleurs, les armes restent pour les pays dominants un moyen d’influencer les évolutions géopolitiques et de préserver leurs intérêts en arrosant des régimes amis.

Les conséquences humaines passent au second plan. On a vu dans certains cas, comme en Angola, les États s’appuyer sur des intermédiaires véreux pour détourner des embargos sur les armes. Et, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la vente d’armes par les pays occidentaux aux pays alliés dans « la guerre contre le terrorisme » s’est accrue sans que soit posée la question de l’utilisation de ces armes dans des conflits internes ou contre la population.

Camille Bauer




Article paru dans l'édition du 14 janvier 2006.
pétition Contrôlez les armes
La section française de la coalition Contrôlez les armes a lancé jeudi une campagne pour l’adoption d’un traité qui interdirait la vente d’armes touchant sans distinction civils et militaires, limiterait les autorisations de vente et obligerait à la transparence.

Participez à la pétition « Un million de visages », qui sera remise en juillet aux Nations unies, en envoyant une photo et l’autorisation de l’utiliser à : Agir ici, 104 rue Oberkampf, 75011 Paris ou par Internet sur www.controlarms.org/fr.




Article paru dans l'édition du 14 janvier 2006.


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