EN CENTRAFRIQUE " IL FAUT RENONCER À SE VENGER "

26 Décembre 2015 , Rédigé par LIBÉRATION.FR Publié dans #CENTRAFRIQUE INFOS

Un programme de démobilisation, désarmement, réinsertion doit être enclenché après les élections. Une démilitarisation volontaire à laquelle se sont engagés les groupes armés (ici en mai à Bambari).  Photo Anthony Fouchard. Sipa

Un programme de démobilisation, désarmement, réinsertion doit être enclenché après les élections. Une démilitarisation volontaire à laquelle se sont engagés les groupes armés (ici en mai à Bambari).  Photo Anthony Fouchard. Sipa

A la veille d’élections maintes fois repoussées, les habitants de Bambari espèrent un retour au calme mais redoutent un nouveau cycle de violences.

A l’ombre d’un arbre, un petit groupe de fidèles musulmans vient de terminer la prière de l’après-midi. Assis sur une natte posée sur le sol, les hommes échangent les derniers ragots autour d’un thé et se réjouissent d’une journée paisible. «En Centrafrique, tout va bien, jusqu’à ce que cela aille mal», ironise l’un d’eux. A Bambari, la troisième ville de la République centrafricaine (RCA), le calme est toujours d’une infinie fragilité, comme presque partout dans cet Etat failli, enclavé entre le Tchad, le Soudan et la République démocratique du Congo.

La tenue d’élections législatives et présidentielle, renvoyées au 30 décembre (lire page suivante) après plusieurs reports, suscite espoirs et inquiétudes. «Il faut sortir de cette transition et mettre en place un gouvernement fort, qui serait reconnu par tous, pense Abdoulaye Amat, un représentant des jeunes musulmans de la ville. Mais le scrutin peut aussi amener de nouvelles violences, car il y a beaucoup d’ennemis de la paix.»

Située dans le centre du pays, Bambari est une bourgade rurale, dédale de ruelles de terre parsemées d’ornières et de petites maisons. L’agitation se concentre autour de la route principale, bordée de boutiques, où la pharmacie Inch’ Allah jouxte la quincaillerie FC Barcelone. Sur des étals de bois sont posés des fruits et des bouteilles d’un litre remplies d’essence. Depuis que la station-service a été pillée, le carburant manque souvent et les prix ont grimpé. Quelques maisons coloniales tombent en ruines. Parfois, sur le marché, les étals se vident, et les portes métalliques des échoppes se ferment, bouclées d’un cadenas, signe annonciateur de possibles troubles. Depuis fin août, plusieurs affrontements ont eu lieu à Bambari et dans les environs, selon le même engrenage de représailles et de contre-représailles entre les communautés musulmane et chrétienne, que peine à contenir le contingent congolais de la Minusca (1), en poste dans la ville. Violences, maisons incendiées, nouveau flot de déplacés, le cycle de haine et de vengeance ne surprend plus personne, mais est toujours meurtrier. Quand les esprits se calment, chaque camp compte ses morts et ses blessés, jusqu’au prochain incident.

«Pas de retour en arrière»

A Bambari, le seigneur des lieux s’appelle Ali Darassa. Sa résidence, gardée par de jeunes combattants en treillis, fusil automatique sur l’épaule, se trouve derrière l’hôtel de ville, à 200 mètres à peine des bureaux de la Minusca. Le général Darassa dirige l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), une des factions de l’ex-Séléka. La coalition à dominante musulmane, qui avait pris le pouvoir à Bangui en mars 2013, avant d’en être chassée l’année suivante, contrôle toujours la partie nord-est du pays.

Grand, peau d’ébène, élégamment vêtu d’un costume sombre à fines rayures, il tend une poignée de main vigoureuse avant de prendre place sur une chaise en plastique blanche installée au pied d’un arbre. La rumeur le dit originaire du Niger ; l’homme ne parle ni français, ni sango, ni l’arabe dialectal utilisé en Centrafrique. Il s’exprime, via un interprète, dans la langue des Peuls, ce peuple d’éleveurs nomades musulmans dont il est issu, comme la majorité de ses hommes. «Nous ne voulons pas de retour en arrière, dit-il. Parfois, la population civile est en colère, à cause des exactions des antibalakas», ces milices d’autodéfense qui, armées de machettes et de gris-gris protecteurs, sont apparues pour contrer la Séléka et ont, à leur tour, commis leur lot d’atrocités. «Nous faisons tout pour calmer les esprits. Mais certains de nos adversaires considèrent que les musulmans ne sont pas des citoyens de ce pays et n’ont pas de droits.»

Ali Darassa se présente comme le garant de l’ordre, un «pompier» qui empêche les flambées de violence. «C’est paradoxal, constate Lewis Mudge, chercheur à Human Rights Watch, qui a récemment effectué plusieurs missions en Centrafrique. L’UPC a commis des crimes très graves, tué des civils, brûlé des villages, y compris ces derniers mois. Mais l’organisation a aussi des intérêts économiques dans la région. Elle tire ses revenus principalement de l’exploitation d’une mine d’or, du commerce du café et des taxes qu’elle impose aux commerçants sur les axes routiers. Pour le bien des affaires, il faut maintenir un semblant de stabilité.» Le mouvement rebelle se confectionne une vision politique. Au côté du général, son «conseiller juridique» prend note de ses propos dans un petit carnet. «J’ai perdu 13 membres de ma famille l’année dernière, dit Habib Hodi, mais il faut renoncer aux envies de vengeance.» L’homme de 25 ans n’est pas un combattant. Il a étudié le droit à Dakar, au Sénégal, et est revenu il y a peu pour assister Ali Darassa, qui aime s’entourer de jeunes intellectuels. «Nous sommes dans une logique de normalisation, dit-il, pas de belligérance.»

Rancœurs et méfiance


La population musulmane voit la présence d’Ali Darassa et de ses hommes comme une protection. Mais la situation reste volatile. Les rancœurs et la méfiance sont bien ancrées entre des communautés qui vivaient jadis côte à côte. Les murs de la cathédrale Saint-Joseph portent encore les traces de l’explosion d’une grenade. En juillet 2014, une attaque sanglante perpétrée par des éléments de l’ex-Séléka a fait une trentaine de morts parmi les milliers de chrétiens, originaires de Bambari et des villages alentours, qui avaient trouvé refuge ici. Depuis, des hommes du général Darassa assurent la protection des lieux et de l’évêque, dont la résidence se trouve à côté de la cathédrale. De l’ancien quartier chrétien qui jouxte la cathédrale, un peu plus bas, le long de la route qui descend vers la ville, ne restent que des maisons en ruines. Juste en face, quelques centaines d’anciens résidents vivent dans des tentes et des abris de fortune. «Nous attendons qu’on nous fournisse des matériaux pour reconstruire, dit Viviane Magonga, une mère de famille qui a perdu son frère et son neveu lors de l’attaque de l’évêché. Mais je ne suis pas sûre d’être en sécurité. Ces jihadistes ont tué, pillé. Je n’ai aucune confiance en eux.»

La peur a poussé d’autres familles plus loin, sur l’autre rive de la rivière Ouaka. Bambari, qui comptait 24 000 habitants avant la crise, abrite désormais plus de 50 000 déplacés. Les eaux troubles de la rivière marquent une frontière. Une «ligne rouge» franchie avec appréhension. Devant «Gendarmerie», le camp qui abrite les Casques bleus de la Minusca, les motos taxis musulmans s’arrêtent. Ils ne s’aventurent pas plus loin. Afin de poursuivre et de franchir la rivière, il faut embarquer derrière un chauffeur chrétien. La fracture entre les communautés est profonde. Les divisions de la ville reflètent celles de la RCA. Sur la rive droite s’étendent les camps de déplacés chrétiens. Le royaume des antibalakas. Un pont de béton, juste assez large pour laisser passer un seul véhicule, relie les deux univers. Le QG des milices d’autodéfense se situe dans la cour de la maison de Gaëtan Boate, le «général», à quelques pas de la route qui mène vers l’aéroport et vers la capitale, Bangui. Souriant, vêtu d’une chemise colorée, d’un pantalon beige et de petites lunettes rectangulaires, cet ancien acheteur de diamants âgé d’une quarantaine d’années n’a pas l’allure d’un chef de guerre. Les apparences sont trompeuses. «Mi-octobre, il a tué un de ses rivaux. Le corps était méconnaissable, émasculé, le crâne défoncé», confie un travailleur humanitaire en poste à Bambari.

«Rambo» et «Une seule balle»


Le général affirme avoir plus de 2 500 hommes sous ses ordres, «prêts à être mobilisés si besoin». Devant chez lui, une quinzaine de jeunes en jeans, tee-shirt et tongs, tuent le temps, cigarette à la main, rigolent, et écoutent de la musique pop sur leur téléphone portable. Ils répondent aux noms de «Rambo», «Une seule balle» ou «Sans pitié». Quelques-uns portent une arme artisanale en bandoulière. «Nous sommes prêts pour le désarmement, dit le général. Si l’autre camp désarme aussi.» Un programme de démobilisation, désarmement, réinsertion (DDR) doit être enclenché après les élections. Un désarmement volontaire auquel se sont engagés les groupes armés, mais qui est difficile à mettre en place. Le DDR est chiffré à 25 millions d’euros, et les bailleurs de fonds sont frileux, alors que l’instabilité règne toujours en Centrafrique.

Parmi les antibalakas, accusés d’être responsables d’une recrudescence des attaques sur les routes, beaucoup espèrent recevoir une rémunération en échange de leur bonne volonté. «Si on ne nous offre pas une alternative, les braquages vont continuer», prédit le colonel Rufin, un ancien cultivateur qui a rejoint les hommes de Gaëtan Boate l’an dernier. De nombreuses questions restent en suspens. Celle d’une intégration des groupes armés dans les forces militaires et de police n’a jamais donné lieu à un accord. «Même si je rends les armes aujourd’hui, je peux les racheter demain. De toute façon, qui sait combien d’armes je possède ? met en garde le général Joseph Zoundeko, chef militaire de l’une des factions de l’ex-Séléka, rivale de celle d’Ali Darassa, depuis sa résidence de Bambari. Si on ne trouve pas de remède efficace, la Centrafrique ne va pas guérir pour longtemps.


Élections : le report de l’angoisse


Prévues le 27 décembre, les élections législatives et présidentielle en Centrafrique ont été reportées au mercredi 30. Le scrutin avait déjà été retardé à plusieurs reprises du fait de l’insécurité dans le pays. Ce nouveau report n’est pas dû à de nouvelles violences, mais à des problèmes logistiques dans l’acheminement des bulletins de vote. La présidente de transition, Catherine Samba-Panza, a rappelé sa détermination à tenir ses engagements envers la communauté internationale et à ce que le scrutin ait lieu avant la fin de l’année. A lire sur Libération.fr

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